Un article de Ben Lehman parle de ce sujet

Suite à de nombreuses discussions avec des personnes déraisonnablement exigeantes, je vous sers ma petite leçon :

Avez-vous déjà tenté d’expliquer à quelqu’un qui ne connaît pas du tout le JDR ce que c’était ?

Voyons voir : on est plusieurs autour d’une table, on interprète nos personnages comme au théâtre (faux !) en faisant des choix selon les situations fictives (là ça y est, avec l’idée de fiction vous avez perdu tout le monde) que l’on construit ensemble. Souvent il y a un meneur de jeu qui a le contrôle sur le monde, le scénario s’il y en a (dans la pratique traditionnelle du JDR il y en a)… Déjà les approximations rendent l’entreprise délicate.

Même si on ne s’arrêtait à la définition du JDR traditionnel :

« Un jeu de rôle, souvent abrégé en JdR, parfois appelé jeu de rôle sur table pour le différencier des jeux de rôle psychologiques, est un jeu de société dans lequel plusieurs participants créent et vivent ensemble une histoire par le biais de dialogues, chacun incarnant un personnage. Le support de l’imaginaire est très important et des dés, du papier et des crayons constituent l’essentiel des accessoires nécessaires pour jouer. Les rôlistes (néologisme créé dans les années 1980) font une interprétation du rôle de leur personnage. »(wikipedia)

Et là, on vous répond : « Ouais, un truc de geeks autistes, quoi et alors, vous vous la jouez genre : « je suis le seigneur des anneaux ! » en tuant des monstres comme quand on avait 8 ans et en assouvissant vos fantasmes refoulés ? »

Ou encore :

« Le jeu de rôle est un jeu de société qui prend ses origines dans les contes au coin du feu. Les spectateurs participent au conte en imaginant les actions des personnages. Le conteur mène le jeu en tenant compte de ces actions dans la suite de son récit. Ainsi l’histoire se construit grâce à l’imagination de l’ensemble des participants, c’est donc une sorte de conte interactif. » (FFJDR)

Réponse : « Ah oui, comme avec ma grand mère, on se raconte des histoires des fois… »

Ou enfin, la seule qui pour moi est suffisamment large pour être juste :

“Le jeu de rôle est une activité de groupe où chacun participe à la création d’une histoire, en effectuant des choix selon la situation de la fiction” (Christoph Boeckle)

Réponse : « Euh, ok alors vous êtes des scénaristes et vous créez une histoire comme pour un film, mais sauf que vous faites pas de film, c’est juste pour faire style… »

***

Vous ne pourrez jamais décrire l’ensemble des choses qui se passent, d’une part car nous traitons de fiction (histoire fabriquée), ce qui est déjà une abstraction. Cette fiction est construite par le langage et dans nos esprits. Il y a souvent une part de communication non-verbale assez importante et tout cela dans une dynamique sociale complexe.

Quand bien même vous trouveriez les mots justes, vous ne pouvez transmettre la véritable teneur de l’expérience. Vous ne pouvez que faire référence de manière approximative à ce que la personne connaît déjà pour lui donner des repaires : cinéma, littérature, théâtre ? Le JDR est à la fois proche et fondamentalement différent de tout cela.

Imaginez-vous essayer d’expliquer ce qu’est la musique à quelqu’un qui n’en a jamais entendu (une personne atteinte de surdité, par exemple) : la musique, c’est une organisation de sons (définition proche de celle de mon dico). Super, votre interlocuteur est bien avancé. Même s’il sait ce qu’est un son, s’il en a déjà entendu, c’est mal parti.

Ensuite, imaginons qu’il faille lui transmettre l’expérience de la musique, parce vous pensez qu’il ne peut pas vivre dans ce monde sans connaître la musique (ou toute autre bonne intention qui ira paver l’enfer) : la musique, c’est composé de notes, de mélodies, de rythmes, d’harmonies. Ok… sauf que toute les musiques n’ont pas tout ça. Mais ne chipotons pas.

Les harmonies, ça donne une couleur parfois triste, parfois joyeuse, d’ailleurs certaines musiques procurent beaucoup d’émotion. certaines sont illustratives, d’autres plutôt rythmiques, faites pour danser, d’autres ajoutent du chant. Le chant, c’est quand on utilise la voix humaine comme instrument…

Bon, c’est compliqué. Pourquoi ? Parce que les mots ont été inventés à partir de l’expérience et pas le contraire.

Je peux dire que le basilic a le goût et le parfum du basilic. Je peux le décomposer en plusieurs sensations précises, mais je ne peux pas faire comprendre ou imaginer à quelqu’un qui n’en a jamais goûté ni senti, quelle expérience il en fera le jour où il en aura sur sa tomate.

De même, on a décrété qu’un accord mineur était mineur quand on l’a entendu et qu’on lui a reconnu, une spécificité. On n’a pas conçu l’accord mineur intellectuellement avant de le faire exister musicalement.

***

Ok, maintenant, je m’adresse à ceux qui voudraient qu’une expérience innovante du JDR puisse leur être expliquée avec des mots. Si vous voulez vraiment vous faire une idée, il n’y a qu’un seul moyen ! Jouez !

Imaginez, je veux expliquer ce qu’est le jazz à quelqu’un qui n’écoute que de la musique classique, genre hop, machine à remonter le temps, je vais rendre visite à Vivaldi (euh, il faut peut être que j’apprenne à parler italien d’abord…) pour lui parler du jazz. Merde, ils n’ont pas de platines pour écouter cd ou vinyls…

J’ai pas fait le voyage pour rien, allez je me lance.

Salut Antonio, je voudrais te parler d’une musique du futur : le jazz. C’est toujours de la musique, mais elle est différente de celle que tu joues et composes.

En effet, déjà, c’est très rythmique, les premiers jazz étaient souvent tenus par un chabada à la batterie (le fameux tssss  ts-tsss à la batterie, sur le charlestone) euh, bon, je passe l’explication de ce qu’est une batterie, instrument de percussions composite… voilà. La contrebasse se joue non avec un archer, mais en pizzicato (en butée en réalité, mais ne compliquons pas) et elle marque l’harmonie généralement en walking bass, soit une improvisation fondée sur la structure harmonique du morceau, composée principalement d’arpèges et de chromatismes, mais pas que…

Déjà, là, Vivaldi connaît les arpèges et les chromatismes, mais si je m’adressais à un non-musicien, je serais bien embêté, car il n’y a pas d’autres mots pour désigner ces éléments là.

Je peux néanmoins essayer de définir : un arpège est une succession de notes décomposant un accord, un accord est un ensemble minimum de trois notes qui structure l’harmonie d’un morceau, l’harmonie…

Vous voyez qu’on ne s’en sort plus s’il faut définir chaque concept.

Après, je continue en lui expliquant qu’il peut foutre aux chiottes ses considérations sur l’harmonie, parce qu’en jazz, les cadences parfaites, on s’en bat un peu la rate, on fout des altérations partout ! Et ça, ça n’existait pas du temps du compositeur des Quatre saisons !

Alors qu’est-ce qu’une altération ? Et bien c’est quand on joue volontairement en dehors de la gamme qui soutient la tonalité selon une gamme, dite altérée, qui reprend la structure d’une gamme mineure mélodique (ou harmonique, ch’ais plus), mais qui se joue dans une tonalité autre que celle du morceau. Chiche, hein ? Mais en respectant la structure harmonique et en retombant dans la cadence, ça crée une sorte de tension maximale que l’on résout à l’issue de la cadence pour éviter que ça sonne faux : on revient dans la tonalité. Simple, non ?

Là Antonio va sur son piano et commence à jouer un truc du genre. Ah, oui, tu peux moduler selon différents principes, là il joue le truc. Hmmm, pas mal…

Vivaldi : Ouais, mais c’est moche, quand même !

Normal, déjà, tu ne swingues pas ! Le swing, c’est une certaine sensibilité rythmique… okkkkkkk comment lui expliquer le swing… galèèèère !

Ensuite, l’oreille de monsieur Vivaldi, bien que précise, géniale, sans doute absolue, n’a pas l’éducation, la culture qui convient pour que les libertés harmoniques du jazz ne l’agressent pas. On voit encore des musiciens de musique classique au conservatoire qui trouvent que le jazz sonne faux à leurs oreilles quand il leur arrive d’en entendre.

Et on entend même des réflexions du genre : c’est pas de la musique, ça ! (Oh tiens, qui a dit que le narrativisme n’était pas du JDR ?)

***

Tout ça pour dire : le jeu de rôle, c’est pareil. vous pouvez intriguer quelqu’un, l’intéresser, mais vous ne pouvez pas le renseigner ni lui donner une véritable idée de ce que c’est. Quand bien même vous lui promettez que tel jeu est génial, vous n’avez aucune assurance que son expérience le satisfera et sera à la hauteur de la vôtre.

Donc arrêtez de demander aux gens ce que leurs JDR ont d’originaux ou de génial, lisez-les et testez-les !

 

2 Responses to L'expérience rôliste est ineffable

  1. petitcornuNo Gravatar dit :

    oui bon, déjà dire qu’Antonio n’a pas le swing, c’est très grave comme accusation, parce que personne ne peut dire ce qu’il mettait comme son dans son lecteur cd intégré à sa douche en or massif, celle avec le mitigeur incrusté de diamants… Oui parce que c’est facile d’accuser les gens de ne pas swinger, mais bon, on est pas dans la vie des autres!

    Bon sinon, par rapport à l’article, un point me dérange (enfin, déranger est un bien grand mot… me titille plutôt, où m’effleure tel une légère plume); L’on part du principe que les gens sont visiblement cloisonnés dans des ensembles de concepts bien définis, et les réponses aux tentatives d’explication sont sans rapport avec ce que mes collègues petits cornus et moi-même avons pu vivre. Au pire, quand nous expliquons le jdr, nous avons droit à des yeux de veaux et quelques expressions bovines, donc pas grave, au mieux nous avons la curiosité et les tentatives de rapprochement du concept avec les références courantes (films, séries, bd, théâtre)… Que l’explication ne corresponde pas à une définition précise de la nomenclature officielle, cela n’a pas d’importance. Les gens sont curieux quand on leur explique qu’ils peuvent incarner un personnage comme un acteur joue un rôle, que cela se passe autour d’une table, entre amis (et des vrais amis en chair et en os, pas des amis aux fesses de boucs).
    Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais eu de réaction hostile, ou d’incompréhension. Les gens sont curieux, parfois pas intéressés, mais nous sommes dans une époque favorable aux activités ludiques, et cela permet de raccrocher nos fans de jeux de cartes, de plateaux ou de figurines au loisir du jdr, ils ont ainsi acquit les bases pour ne pas être déboussolés par des notions de dés multicolores et multifacettes, ou la présence d’un individu qu’il croyait être leur ami, mais qui soudain devient un dangereux prédateur (predator, oserai-je dire), tapi derrière une haute barricade cartonnée, prêt à bondir… Enfin bref, un meujeu quoi.

    Tout ça pour dire que cet article est pas mal, comme l’ensemble de ce blog soi-dit en passant, mais que le point de vue de l’auteur me semble un poil sur la défensive pour justifier des éléments qui aujourd’hui sont facilement admis par le plus grand nombre. Dans dix ans, la Présidente de la Ludocratie française rigolera bien en voyant nos actions désespérées pour faire des citoyens, des joueurs!

  2. Bonjour Petitcornu, merci pour ta participation.
    En fait, la plus grande partie des difficultés que je rencontre concerne davantage l’explication des jeux innovants auprès de rôlistes plus traditionnels. C’est vraiment cela le plus difficile dans mon expérience.
    Les réactions sont souvent assez stupéfiantes, car des concepts comme « JDR sans MJ » évoque chez eux bien autre chose que ce dont il s’agit en réalité, même « JDR sans dé » reçoit parfois des accueils épidermiques.
    Et c’est ce qui fait qu’il est souvent difficile de communiquer nos expériences.

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