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Cet article boucle huit années de réflexions à propos de la conception de jeux. Tout ce que j’ai écrit jusque-là sur la conception de jeux de rôle visait directement ou indirectement ce sujet. Il m’a fallu beaucoup de temps pour l’assimiler et réussir à le formuler. Je vous encourage à me laisser des commentaires si vous souhaitez approfondir la question ou pour de plus amples explications.

Comme nous l’avons vu dans un article précédent, la base d’une mécanique incitative se conçoit comme : “faire A → recevoir récompense B”. Ou “pour recevoir récompense B → il faut faire A”.

L’incitation peut parfois sembler forcée, directive, trop évidente, artificielle, trop externe aux intérêts du personnage, alors que par définition, une incitation est toujours censée laisser le choix au joueur de la suivre ou de ne pas la suivre.

Pour éviter ce biais et affiner les incitations lors de la conception d’un jeu, on peut créer des conditions, des risques ou des conséquences secondaires, par exemple :

  • je peux relancer les dés pour tenter de gagner un conflit que je suis en train de perdre, mais ça augmentera le côté sombre de mon personnage ;
  • je peux gagner un bonus si je commets une action cruelle ;
  • je peux gonfler ma réserve de dés si je gagne des combats, mais un combat est une importante prise de risque ;
  • si je veux gagner un bonus, je dois agir conformément à mes valeurs, ce qui risque de créer des complications dans certaines situations ;
  • etc.

De cette manière, chaque avantage se doublant d’un prix à payer ou d’une contrepartie, la mécanique ne se contente plus de donner une directive, mais un véritable choix à soupeser. La mécanique n’est plus univoque, elle devient une tentation, un quitte ou double, une gestion de ressources à double tranchant, etc.

C’est le premier pas pour concevoir des incitations qui ne soient pas artificielles.

Les idées de récompense et d’encouragement à agir dans un sens donné doivent s’inscrire dans un tout. La carotte ne suffit jamais à obtenir un comportement donné1, elle se contente de le valoriser et donc de donner un signal clair sur l’orientation voulue pour la partie, dans la mesure où cette récompense est cohérente avec le reste du jeu.

Le bâton est généralement contre-productif dans un loisir tel que le jeu de rôle, qui est une activité nécessitant des relations apaisées entre participants et un consentement global pour bien fonctionner. Personne n’est obligé de jouer, les sanctions peuvent donc nuire à la qualité de la partie, dès lors qu’elles semblent injustes.

Une partie de jeu de rôle fonctionne sur une intrication complexe d’éléments en apparence dissociables, mais tout à fait interdépendants, par exemple :

  • Le partage des Responsabilités (sur le monde, les personnages, l’intrigue, c’est-à-dire : qui a le droit de parler à propos de quoi)
  • La présence d’un scénario ou d’une préparation du MJ (et sa structure).
  • La préparation des personnages-joueurs.
  • Les techniques de MJ (si MJ il y a).
  • Le contrat social (comment se met-on d’accord sur ce à quoi on va jouer, les relations entre vraies personnes autour de la table, mais aussi comment on va jouer et comment on résout les éventuels problèmes autour de la table).
  • L’Économie2 du jeu (les paramètres d’évolution des personnages, l’interaction entre toutes les règles, incluant les mécaniques de résolution).

Exemples d’incitations non directives

Ayant joué et mené un bon nombre de scénarios, dans différents jeux, qui visaient à piéger les joueurs et à les mettre au défi de se montrer suffisamment méfiants, préparés et perspicaces pour doubler le MJ afin d’éviter de faire mourir leurs personnages, je me suis rendu à l’évidence que cela tendait à encourager les joueurs à se comporter avec discernement, à prévoir différentes issues possibles avant toute action, à avancer à tâtons et à essayer d’anticiper les pièges du scénario et prendre le MJ à son propre jeu.

Bien sûr, tous les joueurs ne joueront pas forcément le jeu, quelles qu’en soient les raisons, mais cela crée une tendance, souvent d’autant plus forte que cela constitue une pratique prisée par les participants.

Ce comportement m’a sauté aux yeux quand j’ai commencé à jouer différemment : quand ma préparation et mes techniques de MJ ne visent pas à piéger les joueurs et qu’ils en sont conscients, ils ont tendance à agir avec bien plus d’audace, de spontanéité et ce d’autant plus que l’on joue avec des règles transparentes, qui donnent au joueur du contrôle sur la mort de son personnage, par exemple : dans Dogs in the Vineyard de Vincent Baker, la mort est toujours évitable et découle toujours d’une prise de risque volontaire et calculable de la part du joueur, un PJ ne meurt jamais bêtement, sa mort est toujours un sacrifice. Dans Apocalypse World du même auteur, on peut toujours subir un handicap pour retarder sa mort. Dans Polaris, Chivalric Tragedy at the Utmost North de Ben Lehman, un personnage-joueur ne peut mourir qu’une fois qu’il est devenu vétéran, c’est-à-dire dans le dernier tiers de la campagne, le joueur n’est pour autant pas hors-jeu, puisqu’il peut encore jouer les PNJ.

Les enjeux ne sont plus les mêmes, il ne s’agit plus de déjouer les plans du MJ, mais de jouer des scènes vivantes et extraordinaires parce qu’elles découlent de leurs propres décisions. On joue pour voir où ça va nous mener, quels choix on peut faire et quelles conséquences ils vont avoir.

Les deux façons de jouer valent leur pesant d’or, ce qui m’intéresse, c’est de mettre en lumière à quel point la préparation et les techniques du MJ peuvent avoir une forte influence sur notre façon de jouer.

Bien entendu, tous les joueurs n’adopteront pas le comportement décrit, quelles qu’en soient les raisons, peut-être leur faudra-t-il un temps d’adaptation si ça ne correspond pas à leurs habitudes, ou peut-être ne prendront-ils aucun plaisir dans l’une de ces pratiques (il en existe bien d’autres que celles que je présente ici).

Qu’est-ce que le Vide Fertile ?

En jeu de rôle comme ailleurs, le tout est plus que la somme des parties.

Chaque élément d’un jeu ou d’une pratique crée des incitations, parfois invisibles, ou subtiles et les moindres détails d’une pratique ou de la conception d’un jeu peut modifier en profondeur une expérience, comme nous le montrent les deux exemples ci-dessus. Le Vide Fertile3 est au carrefour de toutes les incitations que produit un système au sens bakerien4, celles qui sont plus ou moins évidentes (les mécaniques, notamment) et celles qui sont invisibles.

Je le résumerais par : “la manière dont l’ensemble des règles, techniques de jeu et de l’éventuelle préparation influent sur la part de liberté de mouvement, de créativité et d’interaction laissée aux participants pendant le jeu”. Autrement dit, les blancs laissés aux participants par le système.

Le but de cet article est d’aborder la façon dont l’ensemble des composantes d’un jeu ou d’une pratique peuvent créer des incitations complexes, qui ne soient pas bêtement directives, mais qui incitent les joueurs à agir ou créer dans une direction commune sans en faire une prescription didactique.

Exemples de Vides Fertiles

Il n’est pas évident de dessiner du vide, il faut généralement se contenter d’esquisser ce qui l’entoure. C’est l’exercice auquel je me suis prêté et pour lequel j’ai choisi deux jeux que j’ai eu le temps d’analyser en profondeur afin d’en comprendre leurs dynamiques et subtilités respectives : j’ai choisi Dogs in the Vineyard et Prosopopée. Le premier parce que son Vide Fertile est remarquable et que j’ai pris le temps de l’analyser sous toutes les coutures (ou presque) et le deuxième étant ma création, je le connais comme ma poche et j’ai pu observer longuement les conséquences de mes choix de conception.

Dogs in the Vineyard de Vincent Baker

Mécaniques de résolution

Dans Dogs in the Vineyard, la mécanique de résolution est un réseau d’incitations complexes :

Au premier niveau, le joueur doit choisir les dés qu’il va avancer pour tenter d’infliger des coups à son adversaire, l’affaiblir, mais aussi économiser ses dés restants. Le jeu l’encourage, à cette étape de jeu, à se montrer efficace et à jouer au mieux pour obtenir gain de cause.

Au deuxième niveau, le joueur a la possibilité d’escalader, c’est à dire de changer de mode d’action pour augmenter le nombre de dés à lancer (passer par exemple du dialogue au combat), ou d’impliquer de nouveaux Traits dans le jeu pour obtenir également des dés supplémentaires. Que le joueur cherche à inverser le rapport de force en sa faveur ou à consolider sa position dominante,

L’escalade tend à aggraver les conséquences du conflit sur l’adversaire, qui peut lui-même escalader en retour. Ainsi, le joueur peut décider de ne pas optimiser ses chances de succès car il ne veut pas faire de mal à son adversaire (qui dans le jeu peut-être un membre de sa famille, une personne appréciable ou respectable, ou un coéquipier) ou parce qu’il ne souhaite pas voir le conflit gagner en violence, car ce serait également une prise de risque pour lui.

Au troisième niveau, le joueur a toujours la possibilité d’abandonner pour limiter les conséquences négatives du conflit. Quand le conflit se termine, on applique les règles pour établir quelles conséquences tout cela aura sur les fiches des participants. Créer ou modifier des Traits, diminuer ou augmenter une Caractéristique, mais aussi à quel point les blessures du personnage sont graves, et quel est le risque de le voir mourir ?

Alors que le premier et le deuxième niveau incitent le joueur à prendre des décisions pour résoudre des enjeux à court terme (je ne veux pas subir ce que l’autre tente de m’infliger immédiatement), le troisième niveau demande de prendre du recul sur les événements5.

Les joueurs ressentent souvent une tension entre leurs objectifs et les conséquences possibles. Leurs décisions parlent de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas et de toute l’ambiguïté entre ces deux valeurs. Le troisième niveau permet de prendre du recul sur ce qui s’est passé et d’en établir les conséquences. C’est le moment où le joueur peut être juge de ses propres actes. Les enjeux immédiats des niveaux 1 et 2 se heurtent à cette prise de recul et les joueurs expriment parfois des regrets, voire de la culpabilité.

C’est une des particularités de la mécanique de résolution de Dogs in the Vineyard, elle est capable de nous faire prendre des décisions déraisonnables, c’est-à-dire de nous amener à faire des choix que l’on peut regretter par la suite, dont les conséquences nous échappent et que l’on n’aurait jamais fait sans le concours de ces mécaniques. Le télescopage de différents enjeux situés à différents niveaux nous met en position de prendre de telles décisions. Et ce phénomène est une source d’émotions intenses et donc de plaisir, pour les amateurs du jeu.

Mais bien sûr, la mécanique seule ne suffit pas, l’ensemble de la structure du jeu est nécessaire pour obtenir un tel résultat et une problématique forte autour des questions de violence et de morale religieuse.

Le rôle des PJ

Les personnages des joueurs ont la responsabilité de guérir les communautés pieuses de leurs péchés et ils ont toute autorité pour appliquer la sentence, par le dialogue, avec leurs poings ou leurs armes à feu. Ils devront d’ailleurs faire face à l’autorité de leur ordre s’ils échouent ou si les choses empirent dans les villages après leur départ.

Cette responsabilité fictionnelle joue un rôle prépondérant : elle place les joueurs en position de juge et de police des mœurs et place sur leurs épaules un lourd fardeau, celui de régler à peu près tous les problèmes sociaux, psychologiques, relationnels et religieux, qui les mettent souvent dans des positions impossibles, comme devoir châtier une personne pour laquelle les joueurs ont de l’affection, par exemple ou stopper des villageois qui pensent être dans leur bon droit de pendre un voleur.

Les hacks de ce jeu peuvent perdre ce qui en fait le sel, dès lors qu’ils omettent de placer les joueurs dans le rôle de police des mœurs, et ce, d’autant plus que les communautés pieuses de l’Utah du 19e siècle n’ont pas du tout le même sens de ce qui est moral que nous et où des choses qui peuvent paraître anodines pour le joueur peuvent mettre un village à feu et à sang. L’intensité des enjeux des mécaniques de résolution dépend en très grande partie de cette position dans laquelle sont mis les personnages des joueurs.

La méthode de préparation de village pour le MJ

Cette méthode propose de créer les problèmes du village par ordre croissant de gravité : de quelle manière les problèmes mineurs, voire anodins ont engendré des problèmes plus importants, allant jusqu’au crime, à la sorcellerie rendant la situation épouvantable.

Les joueurs découvriront petit à petit tout ce qui se trame, ce que les PNJ ont fait et leurs raisons d’agir.

Les thèmes moraux forts sont donc plantés durant cette préparation de village, le rôle de police des mœurs des PJ n’est jamais simple, car chaque PNJ pense être dans son bon droit ou agit par la force du désespoir. Et celui qui pèche n’est pas forcément une mauvaise personne. Tout est en nuances de gris et cette ambiguïté est une force pour le jeu.

De plus, cette méthode de préparation étant parfaitement ouverte, le MJ connaît les problèmes, mais ne sait pas ce que les joueurs vont en faire. Cela permet de se recentrer sur ce qui compte vraiment : explorer les conséquences des actes des personnages. Ainsi, cela permet de se concentrer sur le sens de leurs actes, sur leur justice, leurs excès et leurs entorses aux lois divines.

Les villageois sont toujours là pour rappeler aux joueurs leur rôle et ce que la morale est censée leur dicter (avec toute la subjectivité que cela comporte). Ainsi les conflits s’enchaînent et l’histoire continue de se dérouler, quels que soient les choix des PJs et même grâce aux choix des PJs.

Comment mener le jeu ?

L’un des derniers chapitres du livre donne au MJ les moyens pour renforcer la grande dynamique du jeu, notamment : mener les joueurs au conflit, révéler le village activement, suivre les joueurs à propos de ce qui compte et n’ayez pas de solution en tête.

Ces techniques ne sont pas en soi révolutionnaires, mais mises ensemble, elles catalysent le reste du jeu, elles mettent au premier plan tous les autres enjeux cités plus haut en évitant d’employer des techniques contre-productives.

Le Vide Fertile dans Dogs in the Vineyard

…est le point de convergence de toutes ces incitations :

→ Le jeu place les joueurs en position de juges face à des villageois qui font au mieux face à leurs problèmes quotidiens

→ C’est aux PJ d’exécuter la sentence, ils ont toute l’autorité pour ça

→ Ils devront rendre des comptes si ça tourne mal (le jeu demande au MJ de prévoir ce qui arrive au village si les PJs n’interviennent pas)

→ Les problèmes sont toujours moralement ambivalents

→ Les PJ ont une mission qui peut s’opposer parfois à leurs valeurs, ou à ce qui compte pour le joueur

→ Les joueurs ont une liberté de conscience totale

→ L’histoire n’est que le produit des conséquences de leurs actes et de ceux des PNJ → Ils sont donc entièrement responsables des conséquences de leurs actes

→ Les techniques de MJ servent à appuyer dans ce sens et à le mettre en situation de faire du chantage6 aux joueurs par l’intermédiaire de ses PNJ

→ Lors des conflits, les différents degrés d’enjeux se brouillent pour pousser les joueurs à la faute ou à prendre des décisions regrettables

Les joueurs sont donc pris dans cette spirale, toutes leurs décisions y prennent part et d’intenses problématiques morales émergent pendant les parties. J’ai pu voir des joueurs terrorisés face à un dilemme, de jeunes joueurs qui appréhendaient le jeu sous un angle bourrin et optimisateur, comme une pure question de défi, abandonner un conflit, penauds, pour ne pas faire de mal à un PNJ qu’ils affectionnaient, voire finir par tenter de tout résoudre sans violence.

Il faut comprendre le Vide Fertile comme l’idée qu’une technique ou une règle seule n’est rien, qu’elle ne se définit que dans un tout cohérent7. Si vous prenez n’importe quel bout de Dogs in the Vineyard sans le reste, vous perdrez son Vide Fertile.

Prosopopée, un jeu de ma création

La structure

Prosopopée possède une structure narrative organique : quand le jeu commence, les participants ne savent pas encore de quoi l’histoire et le monde, seront faits. Les personnages doivent découvrir, en même temps que les joueurs, les problèmes du lieu qu’ils visitent, puis les régler. Ces problèmes concernent toujours la relation des communautés humaines avec la nature et le surnaturel.

Deux éléments permettent de donner une dynamique et une direction à l’histoire : les dés d’Offrande et les dés de Problèmes.

Un joueur donne un dé d’Offrande à un autre quand ce qu’il dit lui a plu. Les joueurs amassent donc des dés d’Offrande au fil de la partie. Ils leur serviront à résoudre les Problèmes. Ces dons de dés sont le rythme de la partie. Tant qu’un joueur ne possède pas suffisamment de dés pour résoudre un problème, il devra continuer à mener l’investigation, à dévoiler les lieux, rencontrer leurs habitants et creuser leur histoire. Cela crée un rythme lent, tout à fait adapté à un jeu contemplatif, car il permet que le principal enjeu soit de décrire de belles choses.

C’est rendu possible parce que les joueurs ne sont jamais amenés à résoudre des enjeux par réaction immédiate à des agressions. Le temps long du jeu fonctionne parce qu’il faut du temps pour amasser des dés afin de résoudre ce qui compte vraiment au niveau du macrocosme. Les enjeux sont le “Déséquilibre” du monde, pas les problèmes personnels des personnages. Les joueurs pouvant se concentrer sur les problèmes globaux, plutôt que sur ceux de leurs personnages, il peuvent donc agir avec altruisme et désintéressement.

Les joueurs placent également des dés de Problèmes sur une feuille (appelée Cercle des Couleurs), en les décrivant, ce qui permet d’identifier les problèmes qui comptent vraiment et ceux qui s’avèrent anodins. Le score de ces dés indique leur difficulté.

Les problèmes sont émergeants, personne ne sait au début de la partie de quoi il va retourner. Une fois que les joueurs possèdent suffisamment de dés d’Offrande, ils peuvent résoudre le dé de Problème de leur choix.

Cela donne un caractère imprévisible à la partie :

  • quels seront les problèmes (l’évolution de la partie peut conduire à la création de problèmes inattendus, puisque dépendants de ce que chacun dit) ?
  • dans quel ordre seront-ils résolus (et du coup cela joue sur la compréhension des causes et des conséquences de l’ensemble des problèmes) ?
  • qui va résoudre quel problème et comment ?

De plus, en cas d’échec, certains problèmes sont amenés à changer et notre compréhension de la situation avec.

Voilà pourquoi cette structure est organique et non linéaire : même quand la partie est bien avancée, les choses peuvent changer, échapper aux joueurs. Cela brise le sentiment de toute puissance et la possibilité du consensus quant à la résolution de l’histoire.

Enfin, l’une des spécificités du jeu est que l’on ne peut jamais vraiment échouer (sauf si les joueurs abandonnent d’un commun accord, si la tâche s’avérait trop difficile). La partie s’arrête généralement quand tous les problèmes ont été résolus. Cela inhibe tout défi, toute compétition quant à la réussite ou non des objectifs des joueurs. Le jeu évite tout sentiment de linéarité grâce au caractère organique et imprévisible de l’histoire et de la création commune du monde au pied levé.

Le partage de Responsabilités

Dans Prosopopée, le partage des Responsabilités narratives est très large8, c’est-à-dire que les joueurs ont la liberté de décrire le décor, l’intrigue et les personnages secondaires à loisir. Comme il n’y a pas de préparation préalable, cela permet de ne pas faire reposer la création au pied levé sur une seule personne, la conjugaison des cerveaux produit une synergie créative et le suspense naît de l’impossibilité de prévoir les apports des autres9.

Ce partage large des Responsabilités est ce qui donne aux joueurs un grand espace dans lequel ils peuvent éprouver toute l’amplitude de leur créativité. Ils sont encouragés à se montrer créatifs et le moindre ajout de détail anecdotique peut revêtir une très grande importance pour la suite de l’histoire, ce qui est la plus grande récompense que le jeu offre aux joueurs : que leurs apports à la fiction puissent prendre une grande importance pour la suite de l’histoire, simplement en réincorporant (et éventuellement en développant) ce qui a été dit avant.

De plus, ce partage large des Responsabilités sur la fiction permet également aux joueurs de pouvoir inventer pendant le jeu les solutions et les explications relatives aux problèmes et de conférer à leurs personnages toute la culture et toute la sagesse nécessaire à leur rôle, sans avoir à ingurgiter des encyclopédies avant la partie10.

La création de contenu fictionnel brut et son appréciation (ce que Ron Edwards appelle l’Exploration) sont mises au premier plan, car les enjeux de type “défi” sont inhibés et le positionnement des joueurs par rapport aux notions de bien et de mal est déjà tranché (il faut rétablir l’équilibre entre nature, surnaturel et humains).

Mécaniques de jeu

Pendant le jeu, le renforcement de l’esthétique de la fiction est central. La mécanique de récompense via les dés d’Offrande n’est pas ce qui conduit le joueur à respecter le canon commun11, c’est le fait de devoir construire sur ce qui a été dit avant sans planifier ce que l’histoire devrait devenir.

Le don de dés d’Offrande permet seulement de renforcer l’importance de cet enjeu. Il valide le fait de jouer dans ce sens et il met tout le monde d’accord à ce sujet. Il permet également de communiquer sur ce que les joueurs préfèrent sans interrompre la fiction, donner des pistes quant à la direction que le groupe privilégie pour l’histoire et le monde que l’on crée. Il donne un coup de pouce à une dynamique déjà présente dans le jeu, la valide, la récompense et augmente le plaisir de jouer dans la bonne direction.

Les dés de Problèmes jouent également un rôle important à ce sujet, puisqu’ils permettent aux joueurs de décider quels seront les enjeux principaux de la partie et donc de mettre en valeur les idées et créations des autres, en leur donnant un rôle central dans l’histoire. Quand un joueur place un dé de Problème, il verrouille un élément de la fiction et en fait un élément clef de la partie.

Les joueurs peuvent modifier ce qu’ils veulent comme ils le veulent dans la fiction. Verrouiller un élément de la fiction signifie qu’il n’est plus malléable. Les joueurs le notent sur une fiche, il résiste désormais à la volonté des participants. Le seul moyen de le faire céder est de lancer les dés d’Offrande amassés au cours de la partie. Les dés d’Offrande et les dés de Problèmes participent d’une même boucle, toutes les composantes du jeu interagissent et stimulent la création et les interactions sociales des participants autour de la table dans une direction commune, la fiction et les mécaniques s’alimentent mutuellement, la boucle est bouclée.

Les Médiations (les Caractéristiques du jeu) orientent la manière de résoudre des Problèmes en proposant au joueur d’employer des moyens créatifs, sages, intellectuels, etc. Techniquement, ils ne suffisent pas à inciter les joueurs à limiter la violence, et certaines formes de violence peuvent parfois se révéler justifiées. Mais conjuguées à l’incitation à l’altruisme, au fait que les Médiums ne sont pas affectés eux-mêmes par les Problèmes et qu’ils doivent rétablir l’équilibre entre humains et nature/surnaturel encourage les joueurs à agir à la façon de sages érudits, et donc sans utiliser de méthodes guerrières.

La limite des hacks du jeu tient au fait que les Médiums sont intouchables, que la résolution ne fonctionne pas par action/réaction, mais sur la découverte progressive des problèmes et des moyens de les résoudre, et que les problèmes et les Médiations les poussent à se comporter comme des médiateurs.

Enfin, un petit nombre de conseils permet de faciliter l’appréhension du jeu dans le sens de sa démarche globale, comme par exemple : “Ne nommez pas, décrivez”, “Prenez le temps d’apprécier les silences”, “Personne ne doit planifier l’histoire”, etc.

Le Vide Fertile dans Prosopopée

L’ensemble des éléments du jeu que je viens de décrire (et d’autres encore) créent les conditions et incitent à la contemplation, à la poésie. Les parties ressemblent souvent à un rêve éveillé collectif. C’est le Vide Fertile, qui est le produit de l’ensemble des composantes du jeu et de son impact sur les processus créatifs et sociaux.

→ Les Médiums doivent découvrir les Problèmes entre humains et la nature/le surnaturel

→ Personne ne sait rien de ce que l’on va trouver, ni de l’histoire (il ne faut pas planifier l’histoire)

→ Les dés d’Offrande et de Problèmes donnent un temps de jeu lent et contemplatif, ainsi qu’une structure organique à l’histoire : ils créent de l’incertitude quant à l’évolution de l’histoire, à l’émergence des Problèmes et de comment elle va se résoudre, et en cas d’échec, les Problèmes peuvent changer et échapper aux joueurs

→ On ne peut jamais échouer (sauf abandon collectif) ce qui inhibe les enjeux de défi et de compétition

→ Les dés d’Offrande permettent de communiquer silencieusement sur la direction qui plaît au groupe, ce qui facilite la constitution d’un canon commun

→ Ce qui incite à respecter le canon, c’est le fait de construire sur ce que les autres ont dit

→ Les dés de Problèmes permettent d’établir ce qui compte vraiment pour l’intrigue et de valoriser les apports des autres

→ Ils créent également une résistance sur des éléments de la fiction, qui ne peut être rompue qu’en lançant les dés (ce qui fait boucler l’Économie du jeu)

→ Les Problèmes n’affectent pas les Médiums, ils sont centrés sur les communautés humaines et sur la nature/le surnaturel, les joueurs peuvent donc se montrer altruistes

→ Les Médiations orientent les résolutions de Problèmes dans des directions autres que le combat ou la violence

→ Le large partage de Responsabilités permet de conjuguer la créativité des participants et d’ouvrir de grands espaces de créativité

→ Les joueurs ont toute latitude pour inventer la culture de leurs Médiums et les rendre “sages” de toutes les manière qu’ils désirent

→ Les enjeux de défi et de se positionner par rapport au bien et au mal sont inhibés, l’Exploration au sens de Ron Edwards peut être la priorité des parties

→ Les conseils facilitent une manière de jouer en accord avec le reste

Voilà donc toutes les incitations à l’œuvre dans le jeu (j’ai omis les mineures). Elles convergent toutes pour construire une démarche solide.

Si l’on voulait produire le même effet par une incitation directe, il faudrait donner une injonction au joueur de type : si vous dites quelque chose de poétique/contemplatif/qui contribue au rêve éveillé, vous gagnez un bonus ! Or, les dés d’Offrande ne font pas une telle chose, ils guident le jeu et permettent de valoriser les joueurs qui séduisent le plus les autres (ce qui est déjà la démarche du jeu, même si on enlève les dés d’Offrande, ils ne font que la renforcer), sans influencer le contenu de leurs contributions.

Du coup, les joueurs se trouveraient dans un effort créatif OuLiPien, mais une telle approche met le joueur en situation de performance et cela tend à rompre toute causalité avec les enjeux fictionnels et les intérêts de son personnage (ce que Prosopopée préserve au contraire). Typiquement, ce type d’incitations est inapproprié pour de l’incitation directe si l’on veut obtenir un minimum de nuance, de spontanéité et de fraîcheur. Mieux vaut créer les bonnes conditions, faciliter et renforcer une certaine forme de jeu que donner des injonctions.

Le Vide Fertile consiste à réinsérer les incitations dans une structure organique et en symbiose avec les enjeux de la fiction, en faire une dynamique plutôt que des panneaux indicateurs.

Conclusions

Le Vide Fertile est le contraire de forcer les joueurs à aller dans un sens donné. Il tire partie des potentialités du jeu en matière de choix et de créativité. Le jeu fournit un terreau dans lequel les joueurs puisent, le cadre dans lequel ils peuvent éprouver pleinement leur liberté et ils sont encouragés à créer dans des directions bénéfiques pour le jeu et pour la fiction.

Les éléments du système doivent être conçus en convergence et pour le groupe de joueurs (MJ compris). Tous les jeux possèdent des espaces blancs laissés aux joueurs et au MJ, mais beaucoup ne les transforment pas en une dynamique créative et sociale.

C’est quand le jeu vous fait faire des choses qui vous surprennent vous-mêmes, quand vous avez le sentiment qu’il se produit plus que ce que chacun pourrait apporter individuellement (la conjugaison des cerveaux et du système) que l’on peut parler de Vide Fertile fort.

VAMPIRES, a postmodern roleplaying game, de Victor Gijsbers, donne un exemple d’injonction tuant le Vide Fertile. Un joueur est exhorté à agir avec cruauté dans des scènes prévues à cet effet et les autres jugent le niveau de sa performance (d’autres scènes mettent en jeu des conflits entre vampires). D’une part, l’effort se dissocie des intérêts fictionnels du personnage, les joueurs se trouvent en situation de performance pure pour mettre les autres joueurs mal à l’aise.

Les descriptions peuvent être intenses, mais la motivation des joueurs et la raison pour laquelle on va commettre des actes de cruauté est externe à la fiction : c’est la mécanique qui nous le demande et la qualité de la performance est le fait du joueur et non du jeu, qui se contente de renforcer sa créativité, sans donner le terreau et sans inscrire ces actes dans une causalité d’actions et de décisions qui permettraient de leur donner du sens en faisant de toute cette cruauté l’aboutissement des décisions du joueur. C’est un cas typique où le jeu cherche à créer une motivation, plutôt que de renforcer une motivation déjà existante. Sur la durée, ces scènes finissent par paraître forcées, artificielles, vides de sens.

Dans VAMPIRES, l’incitation devient purement mécanique et détachée des enjeux fictionnels. OK, la cruauté des vampires est leur façon de se nourrir (en gorgeant une réserve de dés) et le but du jeu est de nous pousser à l’inhumanité. Mais cette inhumanité demeure artificielle. Difficile de s’y engager si ce n’est pas le fruit d’un engrenage progressif ou une légitimation par des choix personnels, mais une pure contrainte mécanique. Si on ne le fait pas, notre personnage n’aura pas les moyens de rivaliser avec les autres vampires, donc la boucle de l’Économie du jeu existe et fonctionne, mais elle est mécanique et non organique et étouffe le Vide Fertile.

Certains jeux possèdent du contenu, des règles et des techniques qui s’éparpillent dans plusieurs directions (Cf. Vampire la mascarade, à ne pas confondre avec VAMPIRES, a postmodern roleplaying game dont je viens de parler), d’autres les mettent ensemble en les laissant flotter conjointement sans générer d’interactions fertiles entre elles (Cf. L’Appel de Cthulhu). Le Vide Fertile ne peut exister que si l’ensemble des composantes du jeu convergent et bouclent pour produire une spirale créative et sociale positive. De plus, quand un scénario prévoit trop l’histoire, il remplit le Vide Fertile à l’avance et ne permet pas aux joueurs de se l’approprier.

Dans le schéma de Vincent Baker, l’Économie est la roue et le Vide Fertile est la spirale en son centre, générée par son mouvement.

Tout se joue au niveau préalable au moment où les joueurs (MJ compris) prennent des décisions : l’ensemble des choses en jeu comptent dans ces moments particuliers, la façon dont ils pèsent, orientent, stimulent, créent des tensions, rendent certaines choses possibles, rendent intéressantes, éliminent les options parasites, facilitent, renforcent, créent une émulation, ouvrent et resserrent les possibilités…

Une fiction de faible intérêt (si on la retranscrivait fidèlement après la partie) peut être issue d’une partie de jeu de rôle formidable, car les faits fictionnels énoncés ne retranscrivent jamais la totalité de ce qu’il se passe dans le processus de décision d’un joueur et de l’influence que ses camarades et le système ont dessus, ce que Romaric Briand nomme le Maelstrom12.

Ni le Maelstrom, ni le Vide Fertile ne sont accessibles lorsqu’on assiste à une partie sans y prendre part ou lorsqu’on lit une retranscription de sa fiction. Et ce sont pourtant les deux choses les plus importantes de toute partie de jeu de rôle.

Le Vide Fertile est aussi la raison pour laquelle on ne peut pas juger correctement un jeu de rôle à la lecture de son manuel. Il est impossible de saisir la façon dont ses composantes mises ensemble produiront un Vide Fertile, ni s’il sera fort ou non.

Quand vous écrivez un jeu, le Vide Fertile est tout ce qui compte, la raison pour laquelle vous créez des règles, des techniques et du contenu. Il n’y a pas de recette pour construire un jeu produisant un Vide Fertile fort. Le but de cet article est de le mettre en évidence. Mon meilleur conseil à présent : jouez à des jeux à Vide Fertile fort. Réfléchissez à la façon dont ils le produisent et pourquoi certaines choses émergent fréquemment dans la pratique de certains jeux alors qu’aucune mécanique n’en porte le nom !

Le sujet est immense, et je vous invite à en discuter ici-même. Posez-moi des questions, parlez-nous de vos propres expériences de Vides Fertiles, approfondissons la question, aidons ceux que cela intéresse à consolider le Vide Fertile produit par leurs jeux.

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1 La motivation d’un individu à faire quelque chose dépend du sens qu’il y met, de ses relations avec les personnes avec qui il interagit et de nombreux autres paramètres sur lesquels on ne peut agir. Il est possible de renforcer une motivation déjà présente. Mais pas de créer de la motivation. Voir le concept de renforcement en psychologie sociale : http://fr.wikipedia.org/wiki/Motivation#Les_th.C3.A9ories_du_renforcement

2 L’Économie, “Currency” en anglais, est expliquée plus en détail dans cet article de Vincent Baker (en anglais) : http://lumpley.com/index.php/anyway/thread/497 et sur le Provisional Glossary (en anglais) : http://indierpgs.com/_articles/glossary.html
Vous trouverez à l’adresse suivante un schéma de l’Économie de
Poison’d de Vincent Baker (en anglais) : https://docs.google.com/drawings/pub?id=1AoKhvMN3Nz9rCsbwjzTukWFuavnu5b4b1D6F7oXI84&w=960&h=720

3 Ce concept est présenté par Vincent Baker sous la forme d’un schéma précédant une discussion passionnante (en anglais) : http://lumpley.com/index.php/anyway/thread/119

4 Le système, selon Vincent Baker, est la façon dont on se met d’accord pour prendre des décisions dans la fiction. Cela comprend l’ensemble des règles véritablement utilisées, les techniques habituelles du groupe et celles employées ad hoc. Ainsi, la présence d’un scénario, sa structure, le partage de la narration etc. font partie du système. Voir la définition du Provisional Glossary (en anglais) : http://indierpgs.com/_articles/glossary.html

5 Dan Maruschak identifie ce phénomène comme une différence de “distance psychologique”, d’après les théories des psychologues Yaacov Trope et Nira Liberman (en anglais) : http://www.danmaruschak.com/blog/2013/06/28/foreststreesandrpgs/

6 Voir la résistance asymétrique Négociation/Chantage dans l’article suivant : http://www.limbicsystemsjdr.com/laresistanceasymetrique/

7 Toujours à propos de l’Économie : alors qu’une mécanique pourra sembler adaptée pour un jeu donné et renforcer sa dynamique, elle peut s’avérer un frein pour un autre, voire se trouver inadaptée. Le principe fondamental pour obtenir une Économie forte est de considérer l’influence de chaque mécanique sur les autres comme une roue qui tourne sous l’impulsion des joueurs et qui peut s’avérer un cercle vertueux et/ou vicieux, conduisant l’histoire et les personnages vers leur accomplissement ou vers leur perte ; avec dans certains jeux un grand dégradé de nuances entre ces deux issues possibles et dans d’autres un seul type de dénouement possible.

Voir l’article Les niveaux d’un système : http://www.limbicsystemsjdr.com/lesniveauxdunsysteme/

8 Pour plus d’explications sur la différence entre partage de Responsabilités serré ou large, écouter le podcast Responsabilités, Positionnement et Machines à saucisse : http://www.lacellule.net/2014/05/podcastjdrresponsabilite.html

ou lire son résumé : http://www.limbicsystemsjdr.com/podcasttoutjeuderolepartagelanarration/

9 Observation de Benoît “Yglirin” dans le fil [On mighty Thews] Narration partagée et prévisions sur le forum Silentdrift : http://www.silentdrift.net/forum/viewtopic.php?f=19&t=2656#p21629

10 Pour un développement de ce point, lire Partage de narration, exemple : les sages de Prosopopée : http://www.limbicsystemsjdr.com/partagedenarrationexemplelessagesdeprosopopee/

11 Le canon d’une partie de jeu de rôle est le cadre selon lequel les participants définissent ce qui est acceptable dans les propositions des participants : ce qui correspond au genre (au sens large) de la fiction que l’on crée ensemble. Ce cadre n’est jamais parfaitement rigide et l’exploration de ses limites peut participer au plaisir de jeu. Pour plus d’explications, voir l’article Comprendre le simulationnisme à travers Prosopopée : http://www.limbicsystemsjdr.com/comprendrelesimulationnismeatraversprosopopee/

12 Romaric Briand, Le Maelstrom (2014), chapitre Le Maelstrom, p.239 à 289.

Selon le principe de Lumpley1 que je vous rabache souvent, le système (incluant les règles mais ne s’y limitant pas) est l’ensemble des moyens par lesquels le groupe se met d’accord à propos des événements fictifs.

Ok , voyons cela de plus près.

 Faire du jeu de rôle, c’est dire des choses à propos de personnages dans une fiction.

Il ne suffit pas de dire des choses, on a besoin d’établir qui peut dire quoi ; il y a des choses que j’ai le droit de dire et pas toi et vice versa.

Quand je dis quelque chose, c’est dans le but de réagir à ce que quelqu’un a dit et d’obtenir une réaction de quelqu’un d’autre.

Quand ce que je dis s’oppose à ce que tu dis et que chacun campe sur ses positions ou que l’on endure un risque que l’on veut éviter, on parle de résistance.

Quand on décide qui surmonte l’opposition, on parle de résolution.

 Ça, c’est la base d’une partie de jeu de rôle.

C’est quoi le système là-dedans ?

Qui dit quoi ?

Souvent en jeu de rôle, j’ai le droit de dire ce que fait un personnage particulier mais pas les autres. Le MJ décrit le décor et ce que font les personnages, sauf ceux des joueurs…

 Il s’agit du fondement du système : établir qui a le droit de dire quoi.

 Souvent, les groupes ayant une pratique traditionnelle mettent en place des procédures de manière tacite quant à qui a le droit de dire quoi : à certaines tables traditionnelles, les joueurs ont le droit de décrire les lieux qui appartiennent à leurs personnages, mais ce n’est pas toujours le cas ; certaines fois les joueurs doivent questionner le MJ pour savoir si quelque chose existe, d’autre fois, le MJ les laisse décider eux-mêmes ; il arrive que les joueurs enrichissent eux-mêmes le monde du jeu, parfois c’est le MJ qui gère cela seul ; le MJ peut parfois prendre temporairement le contrôle des PJ, parfois il s’en abstient, etc.

 Le fait d’avoir créé un univers riche et complexe que seul le MJ connaît conditionne fortement qui a le droit de décrire ce qui le compose.

 Dans les jeux à partage d’autorité, souvent ces procédures sont formalisées et l’on voit les joueurs narrer le résultat de leurs jets de dés ; décrire le décor ; jouer les PNJs ; développer l’intrigue au fil de l’histoire etc.

 Décider qui a le droit de dire quoi, c’est répartir les Responsabilités narratives2. C’est la première pierre du système.

 Les Responsabilités narratives permettent l’altérité, autrement dit, le sentiment d’être la volonté d’un personnage3 qui ne peut faire tout ce qu’il veut dans le monde fictif et qui se heurte aux volontés des autres personnages qu’il rencontre sans pouvoir prédire leurs intentions. Un simulacre d’existence humaine en quelque sorte.

Qui est décisionnaire ?

Une fois qu’on a décidé qui peut dire quoi, il faut savoir qu’en jeu de rôle rien ne peut se produire dans la fiction si tous les participants n’y ont pas consenti.

Ce consentement est généralement tacite et l’absence de consentement signifie remettre en cause ce qui a été dit.

 De plus, les Responsabilités sont toujours plus ou moins perméables entre les participants, et pour renforcer le sentiment que certains éléments de la fiction nous appartiennent, on donne le dernier mot ou un droit de véto4 à une ou plusieurs personnes concernant certains éléments de la fiction. Ce qui s’apparente à focaliser l’attention des participants sur certains éléments de la fiction afin de leur demander de juger plus scrupuleusement de ce qui mérite leur consentement. Et leur permettre de rejeter une proposition qui ne leur convient pas.

 Dans un JDR traditionnel, c’est généralement le MJ qui a le dernier mot sur tout : tous les participants acceptent qu’il puisse remettre en cause n’importe quel élément fictionnel ou des règles. Dans un JDR à partage d’autorité, certains participants ont le dernier mot sur certaines choses (par exemple le passé de son personnage, l’intrigue etc.)

 Le fait d’avoir créé un univers riche et complexe que seul le MJ connaît induit fortement qu’il ait le dernier mot sur cet univers.

 Donner le dernier mot à quelqu’un fait partie de la répartition de l’autorité. C’est la deuxième pierre du système.

Réagir et faire réagir

Tout ce qu’on dit dans la fiction s’adresse toujours aux autres participants. La plupart du temps, cela pousse d’autres participants à dire quelque chose en retour. Les narrations fictionnelles qui ne s’inscrivent pas dans cette dynamique sont de la Couleur5 pure.

 Exemple : « le MJ dit aux joueurs que des voitures aux vitres teintées roulent pied au plancher dans leur direction et qu’ils voient les vitres se baisser et des flingues pointer vers eux. »

Cette narration incite les joueurs à réagir en manifestant un danger à l’encontre de leurs personnages.

 Si joueur A dit : « je prends mon flingue et je vise les roues des voitures. »

Il réagit à ce qu’a dit le MJ. Mais il sait peut-être qu’un autre joueur réagira (positivement ou négativement) à ce qu’il vient de dire.

 Joueur B dit à joueur A : « je te fais baisser ton arme et t’entraîne dans une ruelle sombre. Ils sont bien trop nombreux, planquons-nous ! »

Il a réagi à ce qu’ont dit respectivement joueur A et le MJ.

 Mais le MJ n’a pas dit son dernier mot : « vous entendez les voitures freiner en haut de la ruelle et quatre ou cinq personnes en sortir et vous prendre en chasse ».

Le MJ réagit à ce que joueur A et joueur B ont dit et les pousse de nouveau à réagir sous réserve de passer un sale quart d’heure.

 Ça marche aussi avec des obstacles inertes : Le MJ dit : « Soit vous passez par le chemin et vous arriverez en retard au rendez-vous, soit vous tentez d’escalader la falaise escarpée. »

Que fait-il ? Il propose un choix6 aux joueurs.

 C’est ce qu’on fait continuellement en JDR, on propose des choix aux autres. Le MJ dresse une situation → un joueur réagit en premier → un autre joueur réagit à ce que le joueur a dit → le MJ réagit à leurs actes et ainsi de suite.

 Notez que ce n’est pas toujours aussi flagrant : on propose des choix aux autres participants chaque fois qu’on ajoute quelque chose dans la fiction, qu’on décrit les actes de son personnage, etc. parce qu’à chaque fois cela change la situation fictive et donc les possibilités des autres participants.

 Parfois, on obtient une réaction sans l’avoir volontairement provoquée. Par exemple, on pensait qu’un autre joueur nous suivrait et en réalité il s’oppose à notre proposition.

 Tout cela, c’est ce qu’on appelle le Positionnement fictif7, autrement dit, la manière dont chaque participation alimente une situation fictive en créant un ensemble de choix nouveaux aux autres participants.

 Il s’agit là du point de convergence de l’ensemble du système de jeu. Le but de toute procédure, de toute règle et de toute Technique, c’est de produire du Positionnement et d’en renforcer la qualité.

La structure dramaturgique

Dans les pratiques traditionnelles, la structure de l’histoire est prévue à l’avance par l’intermédiaire d’un scénario plus ou moins directif.

Dans d’autres pratiques, ce sont des mécaniques de jeu qui constituent la structure de l’histoire de la partie8.

Parfois, la préparation des personnages est un apport très consistant à la structure de l’histoire9, voire en constitue le principal moteur.

Il arrive enfin que l’on formalise le découpage des scènes10 pour structurer l’histoire.

Il est rare qu’un jeu de rôle n’ait aucune préparation visant à alimenter la structure de l’histoire.

La structure dramaturgique est la colonne vertébrale d’un système et d’une partie de jeu de rôle.

La résistance

Il y a certains faits fictifs que l’on ne peut dépasser que sous certaines conditions. Ils sont généralement associés à l’idée d’obstacle, de conflit, d’épreuve, de danger, de combat…

Le joueur fait de sa volonté celle de son personnage par le principe de synesthésie11. Il y a deux types de faits qui génèrent de la résistance fictive : les autres volontés et les obstacles. Quand mon personnage ne veut pas que le tien obtienne ce qu’il désire ou quand un élément du décor se dresse entre ton personnage et son objectif.

La résistance12 est toujours un moment du jeu où l’on fait appel à des procédures réelles (les mécaniques de jeu) pour faire des éléments fictifs des obstacles à la volonté du personnage.

Il s’agit d’un des fondements du jeu de rôle. Si vous retirez toute résistance d’une partie, tout sera calme, personne ne s’opposera à personne, rien ne sera vivant dans votre histoire. Il n’y aura d’ailleurs pas d’histoire.

Résoudre la résistance

Chaque jeu ou chaque groupe définit différemment ce qui mérite de la résistance. On ne peut dépasser la résistance fictive que si l’on remplit une condition pré-établie, par exemple :

  • obtenir un score supérieur à 3 sur un d6 ;
  • avoir pioché du cœur parmi les cartes ;
  • que le MJ donne son aval ;
  • posséder un score de Caractéristique plus élevé que son adversaire ;
  • avoir misé secrètement plus de jetons que son adversaire ;
  • d’obtenir un score supérieur à celui de l’adversaire sur un d10 ;
  • etc.

Les mécaniques de résolution13 permettent donc de résoudre et donc de dépasser la résistance rencontrée dans la fiction. C’est une manière pour la volonté de prendre le dessus sur le monde ou sur d’autres volontés afin d’atteindre son but.

La résolution et la résistance sont interdépendantes.

La monnaie d’échange

La monnaie d’échange14, ce sont les interactions entre les différentes mécaniques du jeu, notamment celles qui concernent les personnages. L’un des principaux intérêts de la monnaie d’échange, c’est de créer des interactions bénéfiques ou néfastes en fonction des choix du joueur et donc d’encourager certains comportements pendant les parties15.

Voici un bel exemple de monnaie d’échange : dans Dogs in the Vineyard, pendant un Conflit, si l’on change de mode d’action (entre quatre possibilités : non-physique, physique, combat et armes à feu), on peut ajouter à notre main des dés de Caractéristiques supplémentaires. Cela a pour effet d’augmenter nos chances de succès quand il ne nous est pas acquis, mais tend à nous faire causer plus de Retombées et à envenimer la situation (principalement quand on passe d’un mode de Conflit non-violent à un mode violent). Les Retombées apportent des modifications (négatives et/ou positives) aux personnages (dans leurs Traits et leurs Caractéristiques) et mettent éventuellement leur vie en danger.

Pour conclure

Le système, c’est tout cela. Beaucoup de choses que l’on fait par habitude sans y réfléchir et qui sont, au fond, rarement expliquées dans les livres de JDR. Et quand on en prend conscience, cela ouvre un champ de possibilités insoupçonnées.

__________________

1Voir le principe de Lumpley sur le Provisional Glossary : http://indie-rpgs.com/_articles/glossary.html

2Au sujet des Responsabilités narratives : http://www.limbicsystemsjdr.com/responsabilite-et-propriete/

3Voir La volonté et le monde : http://www.limbicsystemsjdr.com/la-volonte-et-le-monde/

4Voir JDR traditionnel et JDR à autorité partagée : http://www.limbicsystemsjdr.com/jdr-traditionnel-et-jdr-a-autorite-partagee/

5Couleur : tout détail, illustration ou nuance qui produit une ambiance (Définition de Ron Edwards). http://ptgptb.free.fr/index.php/le-lns-chapitre-1/

6Pour en lire plus sur les choix : http://www.limbicsystemsjdr.com/question-de-choix/

7Lire l’article synthétique de Vincent Baker (en anglais) sur le Positionnement : http://www.lumpley.com/comment.php?entry=702

8Voir Zombie Cinema de Eero Tuovinen : http://www.arkenstonepublishing.net/zombiecinema/resources

9Par exemple Lady Blackbird : http://ladyblackbird.ecuries-augias.com/

10Voir Bliss Stage : http://swingpad.com/dustyboots/wordpress/?page_id=244

11Synesthésie : la corrélation entre les enjeux fictifs et ludiques, voir http://www.limbicsystemsjdr.com/retour-sur-la-synesthesie/

12Pour en savoir plus, lire la Résistance asymétrique : http://www.limbicsystemsjdr.com/la-resistance-asymetrique/

13Voir les articles À propos des mécaniques de résolution : http://www.limbicsystemsjdr.com/a-propos-des-mecaniques-de-resolution/ et Pourquoi nous lançons des dés : http://www.limbicsystemsjdr.com/pourquoi-nous-lancons-des-des/

14Voir Currency dans le Provisional Glossary : http://indie-rpgs.com/_articles/glossary.html

15Voir Les niveaux d’un système : http://www.limbicsystemsjdr.com/les-niveaux-dun-systeme/

Monostatos, le jeu de Fabien Hildwein est paru.

On y joue des héros rebelles et libérateurs face à l’oppression d’un dieu ayant vaincu tous ses prédécesseurs. Ce dieu offre paix, confort et protection à l’humanité en échange d’une soumission totale à son culte.

Les héros sont des insoumis qui ont pâti du culte et qui veulent vaincre ce dieu médiocre et honni.

Pour avoir relu, testé le jeu et filé un coup de main à son auteur, je vous propose mon éclairage sur son travail.

Voici donc dix choses remarquables au sujet de Monostatos :

1. L’auteur y présente un univers de fantasy personnel, dépouillé de tout folklore « Tolkiennesque », en s’attardant sur la beauté du monde – ses paysages désertiques – ses peuples – inspirés de la Mésopotamie, des cultures Berbères, de l’Égypte antique – ainsi que ses symboles.

2. Le jeu propose aux joueurs des espaces de créativité très grands, puisqu’ils peuvent décrire le décor autour de leurs personnages, faire de la mise en scène et apporter ainsi leur contribution au monde qu’ils explorent. Cela s’accorde très bien avec la description de l’univers du bouquin, parce que l’univers en question est une inspiration pour le MJ et les joueurs, pas un carcan.

3. Le MJ prépare un lieu avant chaque partie avec l’aide d’une méthode rapide à mettre en place et vraiment utile. L’avantage de cette méthode, c’est qu’elle permet de préparer à chaque partie seulement ce qui est utile, plutôt que d’en préparer des caisses ou de lire des centaines de pages dont on ne retirera qu’un dixième. Le MJ présente la préparation de son lieu aux joueurs, ce qui leur permet de connaître l’essentiel afin de profiter de leur liberté de narration tout en étant sûr de ne pas contredire la préparation du MJ.

4. Les joueurs choisissent pour chaque partie un objectif qu’ils pourront atteindre (ou non) à l’issue de votre séance de jeu. Cet objectif pourra être lié à leur passé, à leurs croyances, voire directement à la lutte contre Monostatos et son culte…

5. Les combats sont généralement assez épiques et hauts en couleur et les héros sont véritablement héroïques et admirables. Vous ne risquez pas de mourir bêtement ou de paraître ridicules lorsque vous échouez au lancer de dé.

6. Les mécaniques de résolution sont très simples, elles demandent aux joueurs de savoir prendre des risques, avec une gestion de points permettant de relancer les affrontements. Pas de listes ni de tables interminables d’options, de simulations des probas etc. Tout se règle simplement et de la même manière. Les réussites font avancer les PJ vers leurs buts personnels et les échecs leur infligent des « faiblesses », pouvant les faire échouer dans leurs quêtes. Ne pas savoir abandonner au bon moment, c’est prendre le risque d’épuiser sa réserve de points. Bref, enfin un jeu soutenant une démarche ludiste permettant de jouer des histoires belles et intelligentes.

7. Les mécaniques de résolution gèrent simplement aussi bien les combats que les affrontements psychologiques : haranguer les foules, convaincre un fidèle etc. En somme, vous pouvez aussi bien jouer des joutes verbales, des conflits d’idées que des combats spectaculaires.

8. Les joueurs sont vivement incités à trouver des alliés, tisser des relations et inciter les foules à la révolte contre ce Dieu qui les empêche d’exister pleinement, autant que combattre avec des moyens traditionnels ou surnaturels. Le passé et les relations des PJ ont vraiment du poids dans le jeu ; pour aider les PJ, comme pour les mettre dans de sales draps. La qualité des histoires en bénéficie grandement.

9. Le MJ peut déployer les prêtres du culte de Monostatos pour les opposer aux PJ. Leur influence peut posséder les lieux et les personnes les plus inattendues.

10. Le fait que le jeu soit découpé en scènes permet à chaque participant, joueur comme MJ d’avoir le devant de la scène chacun son tour.

Tout cela est favorisé par le fait que le jeu partage le contrôle de l’histoire entre joueurs et MJ et en utilisant des règles dans ce but plutôt que de tenter de simuler la réalité et de donner au MJ le dernier mot sur tout.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Cet article complète l’article du 21 novembre 2011 À propos des mécaniques de résolution.

En JDR, les participants ont, au cours de l’évolution de l’histoire jouée, des désirs contradictoires autour de la table, par exemple : joueur A veut sauver PNJ1, tandis que le MJ veut lui mettre des obstacles et que joueur B préfèrerait d’abord combattre PNJ2. Ces oppositions sont nécessaires, c’est grâce à elles que l’on peut rencontrer la fameuse résistance asymétrique.

L’opposition est utile : c’est parce qu’un participant défend un cause et un autre une cause adverse que l’on crée de l’histoire et des enjeux. L’opposition entre participants (joueur/joueur ou joueur/MJ) est donc utile à l’évolution de l’histoire et de la partie à condition qu’elle soit dénuée de tensions entre les participants. Les règles du jeu permettent généralement d’éviter que les participants en opposition s’entêtent de façon stérile pour désigner le vainqueur dans chaque situation comme d’éviter que les décisions prises par le groupe ne paraissent injustes ou arbitraires.

On lance un dé, vous êtes départagés, explorons la prochaine situation. Le dé, comme la plupart des règles d’un jeu de rôle, aide à tirer le meilleur parti des oppositions en évitant les tensions entre individus.

Explications…

Pourquoi lancer un dé ? Pourquoi ne pas simplement laisser un arbitre décider qui gagne ?

Laisser un arbitre statuer sur qui remporte une opposition est partial et peut conduire les participants à légitimement négocier, remettre en cause le jugement, voire trouver ses propres actions vaines.

Les dés, comme les cartes et tout autre moyen d’obtenir de l’incertitude (jetons à miser secrètement, dépense tactique de points, chifoumi etc.) sont impartiaux et c’est ce qui fait leur intérêt dans le cas spécifique où vous devez départager deux participants face à des actions antagonistes.

Soyons clair, le MJ n’est dans la plupart des cas pas impartial, autant son jugement comme celui des joueurs entre eux peut être d’un grand intérêt pour le jeu quand il s’agit d’approuver le déroulement de la partie, autant il ne devrait pas statuer sur les oppositions entre participants pour deux raisons :

  • car il joue généralement lui-même l’adversité : dans ces conditions, il devient juge et partie et ce positionnement déclenche des injonctions contradictoires ;
  • car le jugement d’un tiers n’est pas neutre : un MJ, même s’il cherche une forme d’objectivité sera toujours biaisé dans son jugement par ses relations avec les autres participants, par son humeur, par le besoin de faire évoluer son scénario comme il le souhaite, arrivant, malgré la meilleure volonté du monde, à porter des jugements inéquitables.

Quand un joueur ressent de l’injustice dans le jugement du MJ, il ne peut plus jouer le jeu pleinement, car les règles ne lui permettent pas de savoir vraiment comment résoudre une opposition à son avantage. Quand cela arrive, le joueur risque de perdre le sentiment que ses actes ont de l’importance et une emprise sur l’évolution de la situation.

C’est là que le dé – ou n’importe quel élément pourvoyeur d’incertitude quant à l’issue de l’opposition – entre en scène : comme le résultat du dé n’est contrôlé par aucun participant, il est plus facile de s’en remettre à lui, dès lors que tous les participants se sont mis d’accord sur le fait que c’était ainsi qu’ils allaient résoudre les oppositions.

Le dé obtient une posture supérieure à celle du MJ et de tous les autres participants en matière de résolution des oppositions (en dehors de toute question de triche qui relève d’un problème de contrat social), le MJ ou l’animateur de la partie peut se concentrer sur ses autres tâches.

Le cas du MJ qui falsifie le résultat du dé derrière son écran pose la question de la transparence, j’y reviendrai dans un prochain article.

Le dé permet également de briser le consensus. Le consensus entre les participants sur la manière dont une opposition se résout est une entorse au principe de « résistance », fondamental au JDR : imaginez que vous jouez un combat contre des créatures, et là, un joueur dit : « je pense que les créatures devraient gagner, car elles sont plus nombreuses ! », un autre ajoute « oui, mais c’est un grand guerrier et aussi nombreuses soient-elles, il devrait pouvoir les repousser au moins… »

  • Dans le cas où les participants parviendraient à se mettre d’accord ainsi, la résistance disparaîtrait et l’histoire évoluerait de manière convenue, sans sel et sans surprises ;
  • dans le cas où les participants ne parviendraient pas à se mettre d’accord, l’opposition dans le jeu permuterait en un conflit entre les personnes réelles.

Voter pour désigner le vainqueur ?

Le vote crée de l’imprévu, mais reste partial, les participants voteront pour ce qui les arrange, non par soucis de neutralité. Quand vos partenaires ont voté pour une solution que vous trouvez mauvaise ou tout simplement dommage, la responsabilité en revient aux votants c’est pourquoi le vote ne canalise pas les frustrations.

Compensation par habitude

Il arrive cependant qu’avec l’habitude de jouer ensemble, des groupes connaissent si bien le fonctionnement de chacun qu’ils sachent ce qu’ils doivent faire pour obtenir une issue positive lors de débats et autres conflits sociaux par exemple. Dans ce cas, on finit par une résolution semi-consensuelle : les participants cherchent à se conformer à ce qui est attendu d’eux plutôt que de trouver des solutions créatives inattendues, de plus la résistance s’en trouve affaiblie.

Ok, mais le dé décide à notre place, est-ce mieux ?

En effet, le dé peut désengager le participant vis à vis de son résultat par absence de moyen de l’influencer. Dans ce cas, le jet de dé devient un piège à éviter pour les participants, au lieu de devenir un moteur à enjeux. Beaucoup de rôlistes jouent à « surtout contourner les épreuves pour ne pas subir le hasard ». Je suis même convaincu que la mystique rôliste autour des dés découle de ce pouvoir de décision aveugle auquel on se soumet.

En effet, le dé est impartial et produit de l’imprévu, mais si l’on n’a aucun moyen d’orienter ou influencer son résultat, on ne peut pas vraiment s’impliquer dans la réussite de son action, elle nous échappe tout autant que face à l’arbitraire du jugement d’un MJ (hormis qu’avec l’habitude, on peut trouver comment influencer le MJ à notre avantage, ce qui devient plus difficile avec un dé…). Les rôlistes qui limitent l’utilisation des dés ou qui s’en passent tout simplement ont bien perçu ce biais. Mais leurs partis pris ne résolvent pas le problème du jugement arbitraire.

Pour conserver l’aspect positif des dés et se défaire de ses aspects négatifs, il vous faut donner aux participants une emprise sur leur résultat, voici quelques exemples de comment procéder :

  • gérer une réserve de dés qui s’épuise au fil de la partie, ce qui peut créer un enjeu pour le joueur renforçant l’enjeu fictif (cf. The Pool) ;
  • gagner des bonus en utilisant correctement les ressources du personnage ou du décors (cf. D&D) ;
  • gérer des jauges pour pousser le joueur à évaluer ses prises de risque (cf. Monostatos) ;
  • tenter d’obtenir le soutien d’autres participants pour augmenter ses chances de réussite (cf. Zombie Cinema) auquel cas, le jugement d’un tiers peut être utilisé comme variable, mais non pour statuer purement et simplement ;
  • choisir entre atteindre son objectif ou éviter des conséquences néfastes dues à l’opposition (cf. Dogs in the Vineyard) ;
  • etc.

Par ces moyens, vous résoudrez les oppositions avec impartialité et en produisant de l’imprévu, mais en plus, le participant pourra influer sur ses chances de victoire en parfaite connaissance de cause du risque qu’il prend et/ou des choix qui sont à sa disposition. Le joueur devient actif plutôt que passif vis à vis du résultat de l’action et ça change tout.

Ainsi, le participant a une emprise sur l’histoire jouée, sans toutefois pouvoir être sûr de son résultat, il s’agit à mon sens du meilleur moyen de permettre aux joueurs de véritablement éprouver les oppositions et tous les enjeux auxquels font face leurs personnages.

Note : les conflits sociaux sont un cas particuliers, je reviendrai dessus dans un prochain article.

Fortune in the middle (FiTM) – fortune at the end (FaTE)

Ce sont deux principes utilisés sur The Forge, vous pourrez en trouver la définition dans le provisional glossary.

Ces principes expliquent que lorsqu’on utilise un élément pourvoyeur d’aléatoire pour résoudre une opposition, on peut le situer au milieu ou à la fin de la mécanique de résolution :

Fortune at the end : placer l’aléatoire comme une conclusion des actions et partis pris du personnages. Permet d’insister sur la manière dont les choses sont faites.

Exemple 1 : « je me place sur le promontoire rocheux, je lui décoche une flèche entre les deux yeux » [jet de dés : réussi] « La flèche se plante dans son crâne. »

[Jet de dés : raté] « la flèche passe au dessus de sa tête. »

Fortune in the middle : placer l’aléatoire comme une transition entre le pourquoi d’une action (son but réel) et ses conséquences. La manière dont le but est atteint devient une question esthétique.

Exemple 2 : « je me place sur le promontoire rocheux et je lui décoche une flèche entre les deux yeux pour effrayer ses camarades » [jet de dés : réussi] « La flèche se plante dans son crâne, ses camarades horrifiés battent en retraite. » (le texte souligné marque l’énonciation du but).

[Jet de dés : raté] « la flèche se plante dans son crâne, mais ses camarades te foncent dessus de rage. »

Le premier est souvent utilisé par les MJ qui veulent conserver un contrôle sur l’histoire. Si l’on prend l’exemple 2 : le but de la flèche est d’effrayer les camarades de l’adversaire. Avec un FaTE, même si l’action est réussie, rien ne dit que les adversaires doivent être effrayés.

Le second stimule d’importants changements au cours de l’histoire et permet au joueur d’avoir un contrôle sur l’évolution de ses objectifs. Si l’on prend l’exemple 2 quand le joueur rate son jet de dé, il peut manquer d’effrayer ses adversaires en réussissant tout de même son tir, ce qui permet d’éviter l’effet d’échec persistant.

Beaucoup de jeux mélangent les deux en jouant avant la résolution du but de la confrontation toute une série de jets de dés (ou éventuellement d’autres mouvements tactiques) pour résoudre plusieurs actions intermédiaires, ajoutant des enjeux secondaires avant la fin de la confrontation. Les jeux qui n’utilisent vraiment que le FaTE laissent en réalité le MJ décider ce qu’il advient du but sous-tendant l’action, souvent tacite.

Conclusion

Le dé (comme tout élément pourvoyeur d’incertitude) n’est pas fondamentalement un artefact « ludique » hérité des wargames et autres jeux de plateau, son but n’est pas forcément de créer de la tactique ou de la compétition, mais plutôt de statuer sereinement sur l’évolution de l’histoire tout en brisant les consensus, de trancher proprement les oppositions entre participants et d’impliquer les joueurs pleinement dans les enjeux qui sous-tendent leurs actions.

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Il m’est arrivé plusieurs fois de dire que je n’aimais pas les discussions qui s’éternisent entre joueurs. Je constate que c’est souvent perçu comme un point fondamental de la pratique de nombre de rôlistes, voire, un gage de qualité.

Bien entendu, loin de moi l’idée d’interdire aux joueurs de faire discuter leurs personnages entre eux, notamment quand les enjeux de la partie nécessitent que les PJ règlent des désaccords.

En revanche, il existe un certain nombre de cas de figure qui, accusant certains biais, peuvent s’éterniser et nuire à la qualité de la partie.

Je vous propose de nous pencher dessus et d’observer les moyens d’y remédier.

1) Convaincre l’autre

Lorsqu’un conflit oppose deux personnages, les participants pourront être amenés à discuter avec plus ou moins de véhémence en cherchant à convaincre l’autre et à se départager par plus de théâtralité ou en cherchant les arguments massue. Lorsqu’aucun moyen de les départager n’est prévu, il peut arriver que chacun campe sur ses positions.

Cela peut arriver entre joueur et MJ, mais aussi et surtout entre joueurs. Le MJ de par ses responsabilités tournera la page pour faire évoluer l’histoire, soit en décidant que les joueurs ont produit suffisamment d’efforts, soit en trouvant un moyen de signifier leur échec par un rebondissement. Notez qu’il arrive fréquemment que des MJ avouent être trop « gentils » avec leurs joueurs ou au contraire ne pas savoir céder et leur donner gain de cause.

Pire, les dissensions entre joueurs peuvent ne jamais se résoudre, ou presque, quand chacun défend corps et âme la cause de son PJ.

En quoi ça peut poser problème ?

  • Le joueur se rendant compte de l’arbitraire du jugement du MJ peut se sentir frustré de voir que ses efforts ne servent à rien ; souvent le simple fait de n’avoir aucune idée de ce que le MJ attend d’eux peut attiser la frustration des joueurs ;
  • quand au contraire le MJ est trop coulant, la résolution est trop facile et peut décevoir les joueurs ;
  • les joueurs peuvent s’adonner à la surenchère ce qui peut détruire toute subtilité dans les conflits verbaux, voire pousser les joueurs à utiliser des moyens disproportionnés pour atteindre un objectif pas si important que ça.

Comment éviter ces excès ?

On peut expliquer la difficulté à résoudre ces situations du fait que les enjeux fictifs n’auront jamais sur les participants le poids qu’ils sont censés avoir sur les personnages.

Pour restituer aux joueurs des enjeux à leur niveau, il faut :

  • permettre de trancher et d’établir de la manière la moins arbitraire possible qui obtient gain de cause ;
  • il est primordial que les participants puissent mesurer l’impact de leurs propos au cours de l’échange ;
  • un simple jet de dés est souvent mal venu puisqu’il ne prend pas en compte l’effort généré par les participants, ni le poids des enjeux.

Des mécaniques de négociation et de transactions permettront aux participants de mettre fin à leur échange par un choix : qu’est-ce que je sacrifie contre gain de cause ?

Il peut s’agir aussi bien de répercuter cela sur une jauge d’honneur du personnage, que d’influer sur la qualité de ses relations, sur ses croyances, sur sa volonté etc.

2) Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Quand les enjeux des situations sont trop insaisissables pour les joueurs, que le scénario ou le MJ ne donnent pas suffisamment de clés aux joueurs pour qu’ils connaissent (ou envisagent) leurs objectifs, leurs raisons d’agir, les risques et/ou les gains possibles, les joueurs auront tendance à spéculer sur ces points aussi longtemps qu’ils n’auront pas le sentiment d’avoir clarifié la situation.

Bien sûr, moins la situation est claire, plus leurs estimations auront de chances d’être approximatives et donc loin de la réalité.

En quoi ça peut poser problème ?

  • Cela est générateur de situations burlesques et de quiproquos, ce qui peut valoir le coup si vous jouez des parties humoristiques et des histoires d’antihéros, mais dans de nombreux cas, c’est inadapté ;
  • ce temps passé à spéculer et à tergiverser pourrait être utilisé pour vivre des événements riches en émotions ;
  • ça dilue terriblement le rythme des parties quand c’est fréquent ;
  • à trop mener les joueurs en bateau, vous risquez de vous amuser à leurs dépends.

Comment éviter ces excès ?

  • Comprenez que l’on peut créer du mystère et des surprises sans laisser les joueurs dans une complète ignorance des objectifs, des raisons d’agir, des risques et/ des gains possibles ;
  • un bon coup de théâtre est toujours amorcé en amont d’un histoire, il ne s’agit donc pas de laisser un flou total sur les événements, mais de laisser quelques points d’interrogation que vous résoudrez à la fin ;
  • les secrets et les mystères ne sont pas le seul moteur du plaisir en jeu de rôle, tâchez de créer des situations avec des enjeux explicites plutôt que de toujours noyer le poisson ;
  • prévoyez des successions de révélations plutôt que seulement des mystères ;
  • si les joueurs pensent que le MJ cherche à les piéger, ils seront plus frileux à l’idée de se lancer et tendront à passer plus de temps à examiner les situations sous tous les angles ; ça vaut le coup que les joueurs aient des garanties qu’ils ne pourront pas mourir sur un coup de tête, ni sur un bête lancer de dés et pareillement, que le MJ ne cherchera pas à les piéger.

On aurait envie de créer des révélations spectaculaires à la fin de nos parties et par crainte que ça tombe à l’eau, on a tendance à plonger les joueurs dans le brouillard. S’ils ne peuvent rien deviner, la surprise fonctionnera à plein.

Ce fonctionnement risque de provoquer plus d’ennui que de plaisir, veillez à donner de la matière aux joueurs et de véritables enjeux pendant la partie et non pas seulement à la fin. N’hésitez pas à créer plusieurs intrigues pour les occuper en attendant la révélation finale si vous souhaitez absolument amener un coup de théâtre final.

3) Établir une tactique

Dans des moments forts, il peut arriver que les joueurs doivent élaborer des tactiques pour optimiser leurs chances d’atteindre leur but.

Un choix tactique peut se situer à plusieurs niveaux :

  • il peut s’agir de gérer au mieux les possibilités qu’offre le système de résolution ;
  • il peut s’agir de gérer au mieux ses propres ressources (armes, pouvoirs, talents etc.) ;
  • il peut s’agir de conjuguer au mieux les qualités de plusieurs personnages.

C’est ce dernier cas de figure qui entraîne généralement les joueurs à discuter entre eux des meilleures décisions à prendre.

En quoi ça peut poser problème ?

  • Dans le cas où l’élaboration de la tactique est purement spéculative ;
  • dans le cas où les joueurs ne sont pas d’accord sur la tactique à aborder.

Comment éviter ces excès ?

  • Il faut que les risques et les gains possibles soient clairs ;
  • les avantages et les désavantages doivent être majoritairement clairs ;
  • si les joueurs sont en désaccords, ils doivent pouvoir régler facilement leur litige (cf. le point « 1) Convaincre l’autre »).

4) Trancher un dilemme

Dans certains cas de figure, les joueurs peuvent discuter longuement du choix à faire face à un dilemme.

Un dilemme propose plusieurs choix dont aucun n’est meilleur que les autres. Chacun implique de sacrifier quelque chose d’important.

En quoi ça peut poser problème ?

  • Quand les joueurs ne sont pas d’accord sur le choix à faire ; généralement lié au fait que les avantages et inconvénients de chaque choix n’aient pas les mêmes répercussions pour chaque personnage ;
  • quand les joueurs cherchent un compromis, ils peuvent dépenser une énergie folle à ne pas accepter le choix que leur oppose le dilemme et peuvent perdre beaucoup de temps.

Comment éviter ces excès ?

  • Un dilemme est plus fort s’il s’adresse à une seule personne plutôt qu’à un groupe, car il doit toucher aux valeurs du personnage et du joueur et demander de choisir entre deux choses qui l’affectent personnellement et vont définir sa propre éthique ;
  • comme le dilemme porte sur les valeurs éthiques, s’il vise à confronter les divergences entre les valeurs de plusieurs personnages/joueurs, il faut permettre aux joueurs de se départager facilement (cf. le point « 1) Convaincre l’autre ») ;
  • un véritable dilemme doit être clair sur le fait qu’il n’existe pas de compromis : si je dois choisir entre vivre et sauver le monde, il ne devrait pas être possible de survivre tout en sauvant le monde, ni de subir une blessure non létale tout en sauvant la majorité du monde.

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Voilà, si comme moi vous n’appréciez pas quand les joueurs passent beaucoup de temps à tourner en rond autour de ces points, ces quelques réflexions devraient vous être utiles.

N’hésitez pas à apporter votre point de vue en commentaire.