Spécialiser les thématiques et enjeux d’un jeu et faire converger son système dans leur direction facilite la création d’une expérience nouvelle. C’est l’idée que je soutiens et que je vais développer dans cet article.

Jouer un personnage avec des valeurs ne va pas toujours de soi

Je vais prendre l’exemple de mon jeu Prosopopée parce qu’il illustre bien mon idée : jouer des personnages altruistes, désintéressés et non-violents n’est pas nécessairement évident dans une pratique traditionnelle. C’est même souvent contradictoire avec les incitations des mécaniques de jeu orientées vers le gain, l’accumulation, l’efficacité, le combat et l’aspect binaire “réussite/échec” qu’offrent la plupart des JdR traditionnels. De manière générale, inciter les joueurs à adopter des valeurs et à leur donner une véritable importance n’est pas toujours facile dans une partie de jeu de rôle1.

On est souvent tentés d’agir dans le sens de ce qui nous avantage et si les actes désintéressés, “pour la beauté du geste” peuvent être courants à certaines tables, il est difficile d’endosser un tel rôle de façon permanente quand ça devient un désavantage. Mais bien entendu, ce n’est pas impossible. Ça dépend beaucoup de la dynamique du groupe, de la capacité des participants à valoriser socialement et dans la fiction le comportement en question, et des efforts que les joueurs sont prêts à faire.

Pour favoriser ces comportements dans Prosopopée, j’ai commencé par briser cette logique.

Pour que les joueurs ne soient pas démotivés à le faire ou pour que ça ne dépende pas seulement de leurs efforts, il fallait que l’altruisme, le désintéressement et la non-violence soient recherchés et surtout que ce soit un plaisir à jouer, plutôt qu’un effort.

Je ne vais pas entrer dans une grande explication de comment j’ai fait ça dans Prosopopée, j’en parle un peu dans cet article, bien que ça mériterait un article entier pour vraiment cerner tout ce qui participe de sa dynamique.

Ce qui m’intéresse, c’est que jouer un personnage altruiste, désintéressé et non-violent demande un effort au joueur dans la plupart des jeu de rôle. Cet effort teinte son expérience et si le joueur ne récolte pas de conséquences (fictionnelles, positives, négatives ou autres) de ces efforts, de récompense (mécanique) ou de reconnaissance (sociale), et surtout, si cela dépend du jugement subjectif, arbitraire et parfois invisible, des autres participants uniquement, l’expérience peut perdre son intérêt.

Bien sûr, la fiction peut-être strictement la même dans n’importe quel JdR ayant un setting approprié, que dans Prosopopée. Mais dans Prosopopée, la mécanique facilite le fait de jouer de cette manière et permet de le rendre important. Donc, même si la fiction seule est identique, l’expérience ne peut pas être la même, Prosopopée procure du plaisir de jeu, là où la plupart des jeux demandent un effort pas forcément récompensé ou reconnu de manière fiable.

Si je veux inciter les joueurs à jouer des personnages altruistes, désintéressés et non-violents (peut-être simplement parce que si les joueur se comportent comme des brutes sanguinaires mon scénario perd son intérêt), je vais devoir employer des techniques incitatives, dissuasives, contraintes, etc.

De ce fait, je vais forcément orienter le jeu et démotiver d’autres types d’histoires et façons de jouer.

C’est de cette façon que j’obtiens une expérience de jeu nouvelle.

Chaque jeu spécialisé ne procure pas nécessairement une expérience révolutionnaire, ni même bonne, mais il tend à offrir des possibilités nouvelles, et à créer du plaisir de jeu sur des choses habituellement laissées de côté, et de cette manière, ces jeux élargissent le champ des possible en JdR.

Pourquoi ne pas intégrer cette façon de jouer à d’autres dans un seul jeu ?

Demander aux joueurs d’être altruistes, non-violents et désintéressés ne fonctionne que si les situations de la partie s’y prêtent et encouragent de telles positions.

Explorer un donjon infesté de monstres, ou être menacé et poursuivi par d’anciens vampires beaucoup plus balaises que toi et qui veulent te faire la peau sont des situations qui risquent de ne pas trop coller.

Il vaut mieux des communautés dans le besoin et que les PJ ne soient pas focalisés sur des problèmes personnels qui risquent d’accaparer leur attention au détriment de leur engagement altruiste, par exemple.

Si à la table vous avez un personnage altruiste, désintéressé et non-violent et un autre violent, égoïste et vénal (ou juste un personnage qui ne veut pas “travailler pour rien”), comment être sûr que les situations vont s’y prêter ?

Si tu prévois un scénario où le prétexte à l’aventure est une victime demandant de l’aide aux personnages, le deuxième joueur serait légitime de l’envoyer bouler.

Si tu prévois un scénario où le prétexte pour l’aventure est de gagner plein de fric, le premier joueur serait légitime de choisir de rester tranquillement chez lui à boire un chocolat chaud.

Et si la victime propose un pactole, s’engager à l’aider n’est plus désintéressé.

Du coup, on peut se dire que les joueurs feront l’effort de suivre le scénar du MJ pour ne pas faire de l’anti-jeu. Sauf que rien ne dit que le problème ne se posera pas de nouveau à d’autres moments de la partie (c’est le problème courant des personnages inadaptés au scénario du MJ). De plus, cela signifie que les choix des joueurs devront se faire “pour suivre le scénar” et non “en fonction de ce qui est important pour le personnage” et l’on se retrouve dans une expérience de jeu différente : où les joueurs font des choix externes à la situation fictive : pour suivre le scénario, et non pour répondre aux intérêts de leurs personnages. Si le jeu est prévu pour un certain type de personnages, il y a de fortes chances pour que les joueurs n’aient pas besoin de faire ce type de choix consensuel pour suivre le scénar ou le MJ n’aura pas besoin de bazarder son scénar pour suivre les désirs des joueurs, légitimés par leurs choix de personnages.

Les techniques de jeu de rôle traditionnel ne sont pas neutres

 Chaque jeu de rôle traditionnel oriente les parties dans une certaine ambiance, des personnages plus ou moins mortels, plus ou moins puissants, mai ce n’est pas tout.

 Les jeu de rôle traditionnels orientent et favorisent des parties :

  • Vers des histoires de type “quête” ou “enquête”.
  • Vers des histoires où les PJ ne sont pas des protagonistes autour desquels l’histoire tourne, centrée sur leurs propres désirs et objectifs : ils sont des agents mobilisés la plupart du temps pour une cause externe (mission ou survie).
  • Vers des histoires qui ne se construisent pas à partir des actes des personnages, mais à partir de l’intrigue préparée par le MJ (c’est à dire un ensemble de révélations à partir de mystères et des plans d’action de l’antagonisme).
  • Vers des univers fantastiques, magiques et/ou à secret.
  • Vers des rôles de MJ participationnistes et illusionnistes2.
  • De plus, les techniques de jeu mettent en avant les compétences des personnages et le combat plutôt que leurs relations, leur psychologie et leurs historiques personnels.

Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire autre chose avec, ça signifie que ce sont les façons de jouer et les types d’histoires que l’on rencontre le plus souvent et sans doute les plus appropriées pour le format de jeu proposé.

Si vous pensez que ça englobe la majorité des histoires existant dans d’autres médiums, il est temps d’ouvrir les yeux ! Dexter, Game of Thrones, Buffy contre les vampires, Breaking Bad, Reservoir Dogs, Princesse Mononoke, Entretien avec un vampire, Bilbo le Hobbit (livre), True Blood, LA Confidential, Harry Potter, Death Note… aucune de ces fictions n’entre dans ce schéma et j’ai volontairement choisi des univers proches de ce qu’on trouve en JdR.

Des jeux comme Bliss Stage, My Life with Master, Dogs in the Vineyard, Apocalypse World, Polaris Chivalric at the Utmost North, Poison’d, Breaking the Ice, Zombie Cinema, Lady Blackbird… sortent de ce schéma. Parce qu’ils se spécialisent, ils permettent des expériences et des structures d’histoires plus diversifiées que ce que la tradition du jeu de rôle favorise.

 Questions et remarques bienvenues !

_________________________________________

1 Pour voir le rôle du système à ce sujet, lire cet article : http://www.limbicsystemsjdr.com/comment-motiver-un-joueur-a-adopter-un-comportement-donne/

2 Voir Participationism et Illusionism dans le Provisional glossary : http://www.indie-rpgs.com/_articles/glossary.html ou en français au bas de cet article : http://www.limbicsystemsjdr.com/la-resistance-asymetrique/

2 Responses to Spécialiser un jeu élargit le champ des possibles

  1. Dr DandyNo Gravatar dit :

    Intéressant, un peu court tout de même.
    J’aurais bien aimé avoir un exemple concret de mécanique qui permet d’être altruiste sans que cela paraisse forcé.

    • Salut Dr Dandy, merci pour ton message.
      En fait, dans Prosopopée, c’est tout le jeu qui pousse vers ça. Ce n’est pas une mécanique. C’est pour ça que ce serait un peu long à expliquer.

      Les Médiums sont là pour résoudre les déséquilibres humains/Nature –> ils voyagent à la rencontre de communautés qui ont rencontrent des problèmes dans leur vie avec la nature, les esprits, etc. –> Les dés de Problèmes se centrent sur des choses qui affectent les communautés humaines, mais qui ne peuvent pas affecter les Médiums eux-mêmes –> Il n’y a pas de conflits pour décider si on évite un coup d’épée –> les ressources pour résoudre les Problèmes sont les dés donnés si on raconte des trucs qui plaisent aux autres joueurs, donc on est poussés vers l’exploration de ce qu’il y a et ce qu’il se passe –> les caractéristiques des Médiums portent sur leur savoir-faire, leur savoir, observation, etc. et non pas sur leur armure et la puissance de leur épée –> Les participants posent un dé de Problème en fonction de ce que les autres explorent, il ne s’agit donc pas de faire une crasse à un participant –> on ne résout les problèmes qu’en différé par rapport au moment où ils se révèlent, etc.

      Tout ça (et en fait l’ensemble du jeu) fait qu’on joue à aider les gens. Si les joueurs se concentraient sur des problèmes personnels ou des enjeux immédiats, ça ne fonctionnerait déjà plus.

      Tu vois où je veux en venir ?

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